L'excision, un fléau méconnu touchant les fillettes embera de Colombie

Une pratique encore très présente dans certaines communautés autochtones colombiennes.
L'excision, un fléau méconnu touchant les fillettes embera de Colombie
©Diana SANCHEZ, AFP - Alejandrina Guasorna, femme indigène Embera Chami, sage-femme et agricultrice, lors d'un entretien avec l'AFP dans la réserve embera chami de Pueblo Rico, le 9 avril 2026 en Colombi

Alejandrina Guasorna a appris à l'âge adulte qu'elle était victime d'une excision dès sa naissance.

Cette pratique, parfois fatale, persiste dans certaines communautés indigènes de Colombie, unique pays d'Amérique latine où elle perdure, alors qu'une interdiction est actuellement à l'étude.

Dans les montagnes irriguées par des caféiers du département de Risaralda, territoire ancestral des peuples embera, l'ablation du clitoris touche des dizaines, voire des centaines de fillettes. Pourtant, aucun chiffre officiel n'existe.

D'après des témoignages recueillis par l'AFP, les sages-femmes pratiquent cette mutilation à la naissance avec un outil rudimentaire comme une lame ou un clou brûlant dans la réserve embera chami de Pueblo Rico, une zone administrative indigène.

À 74 ans, Mme Guasorna a découvert l'horreur de sa condition par des rumeurs, corroborées par sa sœur. Le sujet de l'excision reste tabou parmi les embera.

"On voyait souvent des fillettes mortes", confie-t-elle. "On pensait que c'était normal." Bien qu'elle ait assisté à de nombreux accouchements au sein de sa famille, elle n'a jamais été impliquée dans les mutilations.

Pour s'attaquer à ce fléau, plusieurs dirigeantes autochtones ainsi que des parlementaires ont introduit un projet de loi qui est actuellement débattu au sein du Parlement colombien.

Cet effort visent à interdire l'excision, mais sans imposer de peines de prison aux accoucheuses, jugées comme des victimes d'un "manque d'information". L'accent est mis sur des actions préventives.

- Un silence funeste -

Dans les communautés où l'excision est pratiquée, on croit qu'elle prévient que les bébés ne deviennent des filles "faciles" ou que leur clitoris ne se transforme en pénis, selon des femmes embera. Sans cet organe, dont le rôle est le plaisir, les relations sexuelles sont souvent perçues comme douloureuses.

Etelbina Queragama, 63 ans, avoue qu'elle n'a éprouvé que de la "douleur" durant ses relations. Son fils traduit ses mots de l'embera vers l'espagnol, témoignant du décalage culturel qui existe.

L'ablation totale ou partielle du clitoris peut entraîner des hémorragies, des infections, voire la mort, constituant une grave violation des droits des filles, selon l'Organisation mondiale de la santé.

D'après l'ONG Equality Now, au moins 204 mutilations génitales ont eu lieu en Colombie entre 2020 et 2025, bien que ces chiffres restent largement sous-estimés.

"Il existe un sous-enregistrement totalement incroyable," souligne Sarita Patiño, médecin à Pueblo Rico. Son hôpital a déjà traité six cas depuis le début de l'année.

Récemment, un bébé de six mois est arrivé avec de la fièvre et une mutilation du clitoris. "On aurait dit une brûlure", relate la médecin.

Les dirigeants embera, comme Francia Giraldo, rapportent que de nombreuses fillettes meurent dans l'ignorance, sans être amenées à l'hôpital, souvent enterrées sans certificat de décès.

- Un héritage troublant -

Carolina Giraldo, historienne et députée à l'origine du projet de loi, explique que cette pratique est probablement héritée de traditions africaines, encore en vigueur dans 33 pays. "Elle s'est diffusée par l'interaction entre les embera et les esclaves africains durant la colonisation", dit-elle.

Le métissage entre populations autochtones et afro-colombiennes reste fort en Colombie. Les Nations unies estiment à 230 millions le nombre de femmes ayant subi une mutilation génitale dans le monde.

Dans la réserve embera de Pueblo Rico, beaucoup choisissent de détourner le regard lorsqu'on évoque l'excision, témoignage d'un malaise persistant.

En théorie, pratiquer une mutilation est puni par le port d'un carcan en bois selon les lois indigènes. Francia Giraldo, première femme à diriger sa communauté, est un visage de cette lutte, souhaitant que davantage de femmes défendent les droits des filles.

Elle appelle à un plan étatique et à des campagnes de sensibilisation, affirmant que les accoucheuses agissent selon les traditions. "Cela me fait mal quand on nous décrit comme des criminelles", conclut-elle.

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