Des pionniers ont laissé leurs terres natales pour réaliser une "aventure extraordinaire" et établir la cité idéale dans le sud de l'Inde. Cependant, leur rêve fait face à de sombres défis depuis que l'administration ultranationaliste hindoue a focalisé son attention sur Auroville, espérant y marquer son empreinte politique.
Cette ville-forêt, fondée dans les années 1960 sur un plateau de latérite rouge dans l'État du Tamil Nadu, avait pour ambition d'être une "cité universelle", alliant communauté et cosmopolitisme.
Aujourd'hui, de nombreux habitants hésitent à exprimer leurs opinions ouvertement, craignant des représailles telles que des retraits de visas, des expulsions ou la perte de leur mode de vie. "La peur règne", témoigne un ancien résident qui préfère rester anonyme. "Beaucoup vivent dans l'incertitude, et chacun se sent vulnérable et en danger", ajoute-t-il.
Cette atmosphère pesante s'est intensifiée depuis 2021, avec la nomination de Jayanti Ravi, une proche du Premier ministre Narendra Modi, à la tête d'Auroville. Sa mission : réorganiser le fonctionnement d'Auroville pour répondre aux priorités de développement promis par le gouvernement, qui met l'accent sur le tourisme lié à des sites hindous. Cette politique est perçue par certains comme une menace pour l'esprit même de la cité.
Des hommes et des femmes qui ont planté les premiers arbres dans ce projet ambitieux découvrent désormais des coupes sombres au cœur de la nature environnante, déclenchant un long conflit entre les ambitions des autorités et la résistance des habitants souhaitant préserver leur vision d’Auroville.
Auroville, qui valorise la coexistence sans religion et l'autogestion, ne résonne plus avec les valeurs du gouvernement actuel, selon un résident qui préfère garder l'anonymat. "Cette administration ne supporte pas les organisations et individus pensant librement", confirme l'analyste Nilanjan Mukhopadhyay.
À seulement dix kilomètres de l'ancien comptoir français de Pondichéry, Auroville a été rêvée par Mirra Alfassa (La Mère), une Française qui a co-construit ce projet avec le philosophe Sri Aurobindo, un chef de file indépendantiste. Dans ses écrits, La Mère évoque son rêve d'une ville où "hommes et femmes de tous pays vivent en paix".
K., un Européen de presque 90 ans, se remémore les débuts de la cité : "Il y avait très peu d'infrastructure, nous étions des pionniers", confie-t-il, ayant rencontré La Mère en 1960. À partir de 1968, il a participé à des projets de construction. Le plan de l'architecte français Roger Anger de transformer Auroville en une ville de 50 000 habitants a été soutenu par l'UNESCO, mais les rêves originels sont aujourd'hui assombries par une gouvernance centralisée.
Dans cette ville qui doit se fondre harmonieusement dans la nature tropicale, des modèles alternatifs de propriété et d'éducation ont vu le jour, transformant le quotidien des habitants. Christine Devin, arrivée en 1974 de Paris, évoque son parcours : "Nous travaillions pour quelque chose de plus grand que nous. C'était cela la vraie liberté".
Cependant, depuis l'arrivée de Jayanti Ravi, le climat a changé. Cette fonctionnaire a été accusée d'exercer un contrôle total sur la région, instaurant de nouvelles restrictions sur l'émission de visas et imposant des règles qui semblent étouffer la liberté d'expression. "La majorité des gens obtiennent leur visa", affirme-t-elle, mais des résidents soutiennent que effectivement, des dizaines d'autres sont déjà bloqués dans l'attente ou expulsés, dont quatre cas confirmés.
Il est difficile de partir d'Auroville car renoncer à ce lieu c'est aussi abandonner tous les rêves investis au fil des ans. Ici, la notion de propriété est absente : pour s'installer, il faut investir une somme significative sans en posséder véritablement un droit. "Ça fait 45 ans que je vis ici, je n'ai pas de retraite... Les maisons n'appartiennent à personne", explique Gilles Guigan, 79 ans, qui a vu le Matrimandir naître.
Cette absence de circulation d'argent entre les résidents contribue à son financement via le tourisme et des dons. Cependant, la gestion de ce système repose entre les mains de Jayanti Ravi, qui peut suspendre le soutien financier des résidents, ce qui est perçu comme un moyen de pression. Le sentiment général est que la communauté lutte pour préserver son essence face à une volonté centralisatrice.
Dans ce contexte difficile, la voix de la presse locale joue un rôle crucial. La Revue francophone d'Auroville a traduit les angoisses des habitants, tandis qu'un autre média, Auroville Today, a décidé d'arrêter sa publication, jugeant que les nouvelles politiques limitent impitoysement la liberté d'expression.
La crise de la liberté de la presse en Inde, exacerbée par la montée du nationalisme, est documentée par Reporters sans frontières. Sur le terrain, les arbres ont été abattus, mais les infrastructures promises peinent à sortir de terre.
Face à cette adversité, des résidents continuent de s'organiser pour défendre leurs idéaux. En novembre 2024, un député a interrogé le gouvernement sur les échanges de terrains controversés autour d'Auroville. Les réponses demeurent floues et les procédures judiciaires se multiplient.
Pour les partisans de la préservation de l'environnement, Auroville est un symbole : si même cette oasis ne peut échapper aux menaces de pillage, que nous reste-t-il ? Selon des analystes, le gouvernement pourrait chercher à faire d'Auroville une vitrine du tourisme spirituel, affichant des valeurs nationalistes. Depuis l'arrivée de Modi, plusieurs sites hindous ont été revampés, mais les lieux musulmans restés hors projet attirent l'attention.
Le Premier ministre Modi a glorifié la vision de Sri Aurobindo, cherchant à le redéfinir comme une figure nationaliste. Cependant, malgré ces pressions et les menaces sur la liberté, Auroville demeure un havre pour certains. Des personnages comme Jorge Ayarza, un Équatorien, estiment que cette communauté continue d'évoluer et d'incarner l'idéal de vivre ensemble.
Pour Christine Devin, la menace d'un avenir incertain est réelle. Elle l'affirme, aujourd'hui, elle hésiterait à revenir en caravanes comme autrefois. Les vents du changement soufflent fort sur Auroville, mais l'espoir demeure pour les âmes résilientes qui l'habitent.







