CHRONIQUE. Soixante et onze mille défaillances d'entreprises au cours des douze derniers mois. Ce chiffre alarmant révèle une réalité que les discours officiels peinent à reconnaître : ce ne sont pas seulement les conditions de marché qui sont responsables, mais le modèle économique français lui-même — ses charges, sa bureaucratie, ses retards de paiement et son rapport complexe au risque. Un diagnostic sans concession, accompagné de quelques pistes de réflexion.
Le dernier rapport d'Altares n'est pas qu'une simple alerte sur la situation conjoncturelle ; il illustre une économie productive dont les fondations s'effritent lentement. En 2025, près de 70 000 entreprises ont été soumises à une procédure collective, un chiffre jamais vu auparavant, et le premier trimestre 2026 a confirmé cette tendance avec 18 986 défaillances, représentant une hausse de 6,4 % par rapport à l'année précédente. À ce stade, continuer à prétendre à un "retour à la normale" après les années Covid frôle l'indécence. La normalité, en réalité, est devenue un problème.
Destruction sans création
Dans une économie de marché, la faillite n'est pas en soi un phénomène anormal. Pour Schumpeter, la destruction créatrice implique la disparition d'entreprises vieillissantes afin de réallouer le capital et le travail vers des secteurs plus productifs. Cependant, cette destruction doit être véritablement créatrice. Quand des artisans, des restaurateurs, des PME ou des commerces ferment non pas en raison d'innovations, mais à cause d'une trésorerie totalement étranglée par les délais de paiement, les charges et la complexité administrative, nous ne sommes plus dans une belle sélection du meilleur projet, mais dans une euthanasie administrative de l'économie réelle.
Les statistiques d'Altares révèlent cette dure réalité, particulièrement pour les microentreprises de moins de trois salariés, qui concentrent les trois quarts des procédures en début 2026, et plus de 70 % partent directement en liquidation. Les boulangers, les petits taxis, les sous-traitants, les indépendants — tous ceux qui manquent de ressources juridiques ou de services comptables adaptés — sont à la merci d'un environnement économique hostile. Les redressements judiciaires, quant à eux, augmentent de 13,6 %, ce qui indique des difficultés maintenant structurelles. Bien qu'il existe encore des poches de résistance, notamment dans certains secteurs de la construction ou des travaux publics, la tendance générale reste préoccupante : la France ne se contente pas de laisser mourir des entreprises marginales, elle dégrade également des entreprises viables.
Qui blâmer pour cela ? Certains évoquent les causes extérieures : inflation, hausse des taux, tensions géopolitiques. Mais, comme l'indique le site Valeurs Actuelles, ces facteurs offrent une explication insuffisante. D'autres pays ont subi des chocs similaires sans atteindre un tel niveau de vulnérabilité entrepreneuriale. La spécificité française est le résultat de l'accumulation de difficultés. Nous avons associé à des crises monétaires le fardeau de prélèvements obligatoires et, à la crise énergétique, l'érosion de notre avantage nucléaire. Cette complexité a transformé l'environnement économique en un labyrinthe coercitif pour les entrepreneurs.
La trésorerie, angle mort du débat
Un des grands angles morts du débat public se situe au niveau de la trésorerie. Une entreprise ne sombre pas essentiellement par manque d'idées, mais parce qu'elle est incapable de payer ses fournisseurs, ses salariés ou ses charges sociales. Le système français favorise la rapidité des paiements de l'État tout en permettant aux grands donneurs d'ordre de retarder leurs paiements, laissant les petites entreprises en état de fragilité extrême. Les retards de paiement constituent une forme de prédateur silencieux, transformant les PME en assureurs gratuits de la chaîne productive.
À cette vulnérabilité financière s'ajoute le coût français de la complexité administrative. Les normes ne sont plus un cadre de travail, elles sont devenues un handicap pour ceux qui souhaitent entreprendre. Les entrepreneurs français ne demandent pas de supprimer les règles, mais d'éviter que celles-ci ne siphonnent leur énergie. Hayek avait souligné que l'information utile est disséminée dans la société ; notre bureaucratie, par contre, prétend la centraliser, ce qui conduit à désenchanter l'initiative entrepreneuriale.
Une question de souveraineté
Dès lors, il est primordial de traiter cette vague de faillites sous l'angle de la souveraineté économique. Une nation qui abandonne ses PME ne perd pas uniquement des chiffres comptables, mais également des compétences, des territoires et des emplois irrélocalisables. La réponse ne réside pas dans de nouveaux guichets ou des subventions à la volée. Elle passe d'abord par une diminution des coûts fixes : impôts de production, charges sur le travail et fiscalité énergétique. Il est impératif de faire de la lutte contre les retards de paiement une priorité nationale, notamment lorsque les mauvais payeurs sont publics ou semi-publics. Enfin, il faut réformer les procédures collectives pour que l'échec commercial ne soit pas synonyme d'une mort sociale : prévenir, restructurer et permettre de repartir sans stigmatisation.
La France clame souvent son respect pour ses entrepreneurs en paroles, mais les entrave par ses textes. Elle valorise le risque quand il mène au succès, tout en soupçonnant celui qui échoue. Ce paradoxe devient intenable. Pour éviter que les faillites de 2025 et 2026 ne soient que le début d’un effondrement plus durable, il est essentiel de cesser de considérer l’entreprise comme une variable d’ajustement sociale. Les entrepreneurs ne demandent ni privilèges ni indulgence, mais simplement d'être soutenus dans leur combat entrepreneurial. Un pays désireux de se réindustrialiser et d’innover ne peut se permettre que son propre modèle administratif soit le principal producteur de défaillances.







