À Roatán, au Honduras, émerge une ville unique qui intrigue et suscite des débats : Próspera. Fondée en 2017 par Erick Brimen et Gabriel Delgado Ayau, Próspera est une véritable "ville-entreprise" issue des zones économiques spéciales (ZEDE), instaurées après la crise politique de 2009. S'appuyant sur des figures emblématiques comme Peter Thiel et Marc Andreessen, cette initiative se base sur un modèle audacieux : fiscalité allégée, régulations minimales, justice privée, et adoption du Bitcoin. Ceci crée un environnement libertarien qui vise à libérer l'activité économique des contraintes traditionnelles.
Accélérer la recherche sur la longévité humaine
C'est précisément dans ce cadre dérégulé qu'a vu le jour Infinita City. Cette "ville-réseau" temporaire rassemble entrepreneurs, scientifiques et investisseurs, tous portés par un but commun : faire avancer la recherche sur la longévité humaine. Chaque année, plusieurs cents participants se réunissent lors d'événements comme les "Infinite Games".
Ce projet exploite les particularités juridiques de Próspera pour réduire de manière significative les délais d'innovation, en s'affranchissant des normes conventionnelles. À l'inverse des essais cliniques traditionnels qui peuvent prendre des années, Próspera autorise des expérimentations en quelques mois. Des start-ups comme Minicircle, qui développe des thérapies géniques pour le traitement de la follistatine, et Unlimited Bio, axée sur des injections corrigeant les marqueurs du vieillissement, s’y installent. Les tests sont réalisés sur des volontaires fortunés dans des structures comme la GARM Clinic. Cette dérégulation constitue ainsi un levier opérationnel pour réimaginer les méthodes de recherche.
Cependant, cette fulgurance soulève des interrogations quant à la solidité des résultats scientifiques. L'absence de validation par des agences reconnues peut miner la sécurité des participants et la reproductibilité des résultats. En d'autres termes, cette rapidité pourrait se faire au détriment de garanties traditionnelles. Éthiquement, ces pratiques redéfinissent les normes du consentement et du risque acceptable.
Bras de fer à 10 milliards de dollars avec l'État du Honduras
Au-delà des enjeux scientifiques, le projet s'inscrit dans une vision politique plus vaste. Certains de ses soutiens, souvent partisans du transhumanisme, expriment une défiance envers les cadres démocratiques et réglementaires. À Próspera, cela se traduit par une gouvernance hybride, dominée par Honduras Próspera Inc., une société enregistrée dans le Delaware, et une intégration limitée dans les institutions honduriennes. Ce modèle n'influence pas seulement l'innovation mais redéfinit également les rapports de pouvoir.
Ce système a des répercussions directes sur l'économie locale. Alors que 200 entreprises y sont présentes avec près de 4 000 emplois annoncés, les bénéfices financiers semblent concentrés, les retombées pour la population étant restées modestes. Les salaires peuvent être supérieurs aux normes nationales, mais la contribution fiscale demeure négligeable. À une échelle plus large, un conflit d'arbitrage de 10 milliards de dollars oppose l'entreprise à l'État hondurien, suite à l'abrogation des ZEDE en 2022.
Infinita City illustre ainsi une critique plus large : les technologies en développement – thérapies géniques, neurotechnologies, biomarqueurs – sont accessibles uniquement à une élite mobile et fortunée capable de naviguer autour des cadres nationaux. Ce contexte soulève des préoccupations éthiques et pratiques sur l'équité d'accès et les implications à long terme.
À Roatán, la promesse d'une vie prolongée s'inscrit désormais dans un modèle d'enclaves technologiques où l'innovation avance plus vite que les institutions, mettant en péril la correlation entre avancées scientifiques et contrôle démocratique, et questionnant les limites de l'humain lui-même.







