Alors que la guerre civile ravage les récoltes et entraîne la famine dans l'ouest de la Birmanie, de courageux restaurateurs luttent pour sauvegarder les saveurs traditionnelles. Ces plats deviennent un refuge pour les déplacés, leur offrant une connexion avec leur terre natale.
"Voir mes clients savourer la nourriture jusqu'à ce que l'assiette soit vide me procure une joie incomparable", confie Yee Yee Kyaw à l'AFP. Cette restauratrice a transféré son établissement de l'État de Rakhine à Rangoun en 2024, emportant avec elle l’héritage culinaire de sa région.
Le Rakhine, bordé par le Bangladesh au nord et coincé entre mer et montagnes, est actuellement sous le contrôle quasi-total de groupes rebelles issus de minorités ethniques. La guerre civile, déclenchée par le coup d'État de 2021, a engendré des blocus militaires et des combats intenses le long des frontières, exacerbant la crise humanitaire.
D'après le Programme alimentaire mondial, plus d'un tiers des foyers au Rakhine subissent des problèmes d'insécurité alimentaire, avec une augmentation de 30 % du coût d'un panier moyen, aggravée par le contexte incertain au Moyen-Orient. La culture du riz a souffert, et la pêche dans le golfe du Bengale est également en déclin.
Malgré cela, la cuisine traditionnelle s'accroche, comme en témoigne May Pu Chay à Mrauk-U. Ses plats, souvent épicés grâce à une pâte de poisson et des piments écrasés, sont un véritable hommage à la culture gastronomique locale. "La nourriture du Rakhine est la meilleure. J'aimerais qu'elle se répande, que tout le monde y goûte", exprime cette femme au foyer de 51 ans, dont l'enthousiasme est parfois terni par la dure réalité des récoltes insuffisantes.
- "Un patrimoine à préserver" -
Le congre, une anguille de mer, et les nouilles de riz constituent les ingrédients phares du plat emblématique du Rakhine, le "mont di", que Yee Yee Kyaw sert généreusement à Rangoun, assaisonné de tamarin, d'ail et bien sûr, de piment. Les prix varient, avec une portion coûtant entre 3.500 kyats (0,70 euro) selon les choix de protéines, du porc aux galettes de poisson.
La jeune restauratrice sert environ 200 bols par jour dans son modeste établissement, veillant à perpétuer la tradition en dépit des défis logistiques d'approvisionnement à 500 kilomètres de sa terre natale. "On essaie de garder la même saveur qu'à Sittwe, même si tout est différent ici", précise-t-elle.
La crise humanitaire au Rakhine a forcé près d'un demi-million de personnes à fuir selon les données de l'ONU, la plupart d'entre elles se rendant à Rangoun. Yee Yee Kyaw souligne que déguster leurs nouilles apporte du réconfort aux autres déplacés, majoritairement originaires de Rakhine.
À Rangoun, la cheffe Ni Ni Aung gère également une cantine animée, elle aussi déplacée. Son plat le plus prisé – de généreux morceaux de porc cuisinés dans une huile épicée – séduit aussi les locaux, mais ses recettes du Rakhine occupent une place de choix dans son cœur. "Je préfère cuisiner pour les autres que de manger moi-même. La cuisine locale est un patrimoine à préserver", conclut cette restauratrice de 46 ans.







