TRIBUNE. Avec son opération Midas, Kiev lance une enquête anti-corruption d'envergure. Selon l'analyste géopolitique Michel Fayad, ce mouvement interroge la capacité de l'Ukraine à harmoniser exigences démocratiques et impératifs de guerre.
L’Ukraine a engagé, avec l'« Opération Midas », l'une des plus vastes enquêtes anti-corruption depuis le début de la guerre. Cette opération vise non seulement plusieurs personnalités proches du pouvoir, mais elle pourrait aussi redéfinir l'équilibre entre lutte anti-corruption et respect de l'État de droit en temps de crise. Cette initiative, qui s'inscrit dans la lignée des efforts du président Volodymyr Zelensky, est considérée comme la plus significative de son mandat.
Dirigée par le Bureau national anti-corruption ukrainien (NABU) et le parquet spécialisé SAPO, l’enquête se concentre sur un système présumé de rétrocommissions impliquant Energoatom, l’opérateur nucléaire d'État. Le dossier met notamment en lumière Tymur Mindich, un homme d’affaires lié au cercle proche de Zelensky, dont le groupe aurait bénéficié de la corruption.
Le processus a nécessité quinze mois d’investigations, plus de soixante-dix perquisitions, et près de mille heures d’écoutes, révélant un système de malversations évalué à environ 100 millions de dollars. Cependant, la question cruciale n’est pas de savoir si ces actes de corruption doivent être poursuivis en temps de guerre – cela est évident – mais plutôt comment un État en conflit peut mener cette lutte tout en respectant ses normes démocratiques.
Les attaques régulières sur les infrastructures énergétiques rendent cette question particulièrement cruciale. Une manipulation des marchés publics pourrait fragiliser non seulement l’économie, mais aussi la sécurité nationale. Mais il existe un risque que les outils supplémentaires utilisés pour lutter contre la corruption deviennent des instruments d’arbitraire, remettant en cause l’intégrité des procédures judiciaires.
Des garde-fous fragiles
Cette inquiétude s’inscrit dans un contexte historique difficile. L’été dernier, le Parlement ukrainien avait adopté une loi contestant l’indépendance du NABU, suscitant des manifestations populaires et des inquiétudes au sein de la communauté internationale. Après quelques jours, les autorités avaient corrigé le tir en préservant l’autonomie de ces institutions.
Cet incident a toutefois souligné la vulnérabilité des garde-fous institutionnels dans un pays confronté à des crises majeures, tout en révélant la tension entre le pouvoir exécutif et les agences de lutte contre la corruption.
Le soutien à une lutte anti-corruption est fort au sein du public.
Dans un contexte où les médias offrent des récits souvent contradictoires, chaque affaire peut être instrumentalisée à des fins politiques. Pourtant, cela n'implique pas que les préoccupations sur les procédures judiciaires soient déplacées. Les acteurs impliqués doivent naviguer dans un environnement où les développements judiciaires peuvent facilement être intégrés dans des narratifs opposés.
Les sondages montrent que, si la majorité des Ukrainiens soutiennent les enquêtes anti-corruption, une étude recente révèle que 54 % considèrent la corruption intérieure comme une menace plus pressante pour le pays que la guerre elle-même.
Cette perception complexe souligne non seulement le soutien populaire à des actions contre la corruption, mais également l'appréhension que des enquêtes soient guidées par des agendas politiques, qu'elles soient durcies pour se distancier d'individus gênants ou atténuées pour préserver certains cercles de pouvoir.
Protéger l’indépendance des institutions judiciaires
Le véritable enjeu demeure donc la capacité de l’Ukraine à lutter efficacement contre la corruption tout en préservant l’indépendance de ses institutions et en maintenant la présomption d’innocence, même quand des mesures exceptionnelles tels que des sanctions ou des procédures contumax sont mises en œuvre. Les enjeux dépassent le cadre d'une seule affaire et touchent au fondement même de la démocratie ukrainienne.
Ainsi, la guerre en Ukraine n’est pas seulement une question de territoire, mais aussi un test pour la démocratie et l'intégration européenne. La confiance des partenaires occidentaux repose sur la capacité de l’Ukraine à maintenir ses principes juridiques, même face aux adversités les plus intenses.
À ce titre, l'Opération Midas ne se limite pas à une simple enquête anti-corruption. Elle symbolise un défi fondamental : celui de savoir si une démocratie en guerre peut demeurer fidèle à ses valeurs profondes alors qu'elle fait face à des crises sans précédent.







