« L’ère de l’illibéralisme de gauche, amorcée il y a une décennie, est sur le point de se terminer. Son dernier souffle a été la réélection de Donald Trump. » C'est ce que soutenait Jonathan Chait dans un article de The Atlantic, publié fin 2024. Selon lui, cette ère était marquée par la « cancel culture », où une multitude de voix indignées sur les réseaux sociaux se positionnaient en gardiennes d’une morale qu’elles considéraient comme juste. Initialement, les critiques de la cancel culture émanaient principalement de la droite. Une enquête du Washington Post a révélé que, entre 2017 et 2020, Fox News évoquait la « cancel culture » sept fois plus que son rival progressiste, MSNBC. Bien que la gauche ait parfois répliqué en accusant la droite de mener sa propre forme de cancel culture, cette réaction était moins marquée. En 2022, The Guardian dénonçait ce qu’il considérait comme une réelle indignation de la droite face à la montée des interdictions de livres dans des bibliothèques scolaires des districts républicains. De nombreux parents estiment qu’il est de leur devoir de protéger leurs enfants des ouvrages abordant des thèmes sexuels, entraînant ainsi le retrait d’œuvres comme Gender Queer et Transgender Teens Speak Out.
Cette dynamique s'est exacerbée pendant la pandémie, mais ne doit pas être confondue avec le phénomène plus large de la « cancel culture » woke, qui ne se contentait pas d’éliminer des livres des étagères, mais influençait également la publication d’œuvres entières par les maisons d'édition.
L'élection de Donald Trump ne semble pas avoir mis un terme à ces rivalités. Au contraire, elles s'intensifient. En septembre, le débat sur la cancel culture se déplace sur MSNBC, où Joe Scarborough accuse Trump d’avoir rétabli la cancel culture à un « niveau plus extrême que la gauche ne l’avait jamais fait », après avoir passé des années à s’en plaindre.
La mort de Charlie Kirk : un tournant ?
Le débat a pris une tournure encore plus incisive à l'automne 2025 suite à l'assassinat du conservateur influent Charlie Kirk. Le vice-président républicain, J.D. Vance, a exprimé son indignation, pointant du doigt l'« extrémisme de gauche » comme un facteur de cette tragédie. Le secrétaire à la Guerre, Pete Hegseth, a même évoqué la nécessité de « pister » les membres de l’armée minimisant la violence, et a annoncé des « sanctions disciplinaires ». Pam Bondi, procureure générale, a promis de poursuivre ceux glorifiant le meurtre de Kirk, ce qui a été critiqué comme une atteinte à la liberté d'expression - un paradoxe pour une administration qui se positionne comme défenseur des droits.
Depuis la mort de Kirk, plusieurs personnes ont été suspendues ou licenciées pour des commentaires controversés, dont des enseignants et des journalistes. Jimmy Kimmel a subi une suspension temporaire de son émission après avoir critiqué les Républicains, le décrivant comme tentant de cacher l'identité politique du meurtrier présumé. Le Los Angeles Times l’a désigné comme la première victime de la cancel culture sous Trump.
Les deux factions politiques ont-elles des fondements similaires en matière de cancel culture ? En 2020, le Wall Street Journal a illustré l'idée que le wokisme et la cancel culture ne seraient pas de purs idéaux, mais des manifestations d'une vertu devenue « cliniquement folle ». Dans le contexte de Kimmel, un argument conservateur a été utilisé pour justifier sa suspension, évoquant une chute des audiences dans la tranche commerciale ciblée par les annonceurs.
L'argument de la liberté de marché se heurte cependant à la réalité des menaces formulées par des figures comme Brendan Carr de la Commission fédérale des communications, promettant d'intervenir contre des diffuseurs. La controverse qui en résulte démontre que les actions des chaînes de télévision ne sont pas uniquement le résultat du marché, mais également de pressions politiques.
Y a-t-il d'autres exemples de cette tentation autoritaire sous Trump ? Dernièrement, la presse a mis en lumière la collaboration de l'administration Trump avec Laura Loomer, une personnalité controversée, chargée de signaler les fonctionnaires critiquant le président. Cette initiative a abouti à des conséquences désastreuses pour de nombreux professionnels du gouvernement. Ainsi, l’administration Trump apparaît moins encline à favoriser un débat ouvert qu'à imposer un discours conforme.
Culture des conséquences ou cancel culture ?
En fin de compte, la relation entre l'État et la culture sous Trump reflète l'état préoccupant de la démocratie américaine. Le président a régulièrement sollicité des poursuites contre des juges en désaccord avec lui, illustrant le glissement vers une logique punitive à l’encontre des critiques. Le Washington Examiner a ainsi préféré parler de culture des conséquences plutôt que de cancel culture, arguant que critiquer le gouvernement devait entraîner des répercussions.
Cette nouvelle dynamique semble s'étendre au paysage culturel. Un rapport de Variety a révélé l’existence d’une liste de professionnels antisionistes mise à jour par Paramount, avec des acteurs renommés interdits de tournage en raison de leurs opinions. Cet engagement à sanctionner des voix critiques génère une nouvelle polarisation, où chaque partie semble accuser l’autre de cancel culture, sans véritablement viser une solution constructive.
La cancel culture, symbolisant la tension entre idéologie et pouvoir, continue de façonner le paysage américain tout en mettant à l'épreuve les principes de la liberté d'expression et de la démocratie.







