TRIBUNE. Les effets de la réforme de la police judiciaire (PJ) sont désormais palpables, tant pour les enquêteurs que pour la population, soutient un député du Rassemblement national dans le Var.
À l’heure actuelle, après la réforme impulsée par Gérald Darmanin, la police judiciaire souffre d’un essoufflement alarmant. Si des mesures ne sont pas prises rapidement, notre capacité à lutter contre le grand banditisme, le narcotrafic ou la criminalité organisée s’en verra gravement compromise.
Au-delà de l’argumentaire administratif vantant la « mutualisation » et la « simplification », la réalité sur le terrain est bien plus préoccupante : les enquêteurs spécialisés se voient submergés par des taches quotidiennes pressantes, les dossiers s’accumulent, et la coordination entre services devient de plus en plus précaire. Ce n’est pas seulement une réforme mal pensée ; c’est une véritable erreur stratégique.
Les effets de cette réforme se font déjà ressentir. Dans plusieurs services, les agents de la PJ passent une grande partie de leur temps à gérer des tâches secondaires : défères, gardes à vue, sécurisation locale ou réponses rapides à la pression du terrain. Bien que ces missions soient légitimes, elles ne doivent pas interférer avec la mission principale de la police judiciaire, qui nécessite des investigations longues et discrètes, demandant expérience et temps.
Cependant, ce temps se raréfie. Les stocks de procédures explosent et certains agents signalent une surcharge de travail démesurée, avec jusqu’à 700 dossiers par enquêteur. Les analyses et surveillances techniques sont retardées par manque de moyens. Le désir de fusionner les services conduit inévitablement à un affaiblissement de l’efficacité.
Dans ce contexte difficile, l’intelligence artificielle—qui pourrait être un outil essentiel pour moderniser la sécurité—ne pourra apporter ses bienfaits si la qualité de l’organisation humaine se dégrade. Ces technologies transforment déjà la police technique et scientifique, mais leur efficacité dépend d’une équipe formée et d’une organisation stable. Sinon, ces outils resteront sous-exploités.
Un autre problème majeur est la tendance au repli départemental. La criminalité organisée ignore les frontières administratives ; les trafics de stupéfiants ou les réseaux financiers opèrent sur plusieurs départements, voire à l’échelle nationale ou internationale. La logique départementale nuit à la fluidité du renseignement criminel et à la cohérence de la réponse judiciaire. Les priorités locales, établies par les préfets, remplacent parfois les enquêtes nécessaires et complexes.
Nivellement par le bas
La réforme tend à réduire l'autonomie professionnelle des chefs de service de la PJ, qui se retrouvent ainsi noyés dans des réunions et des objectifs chiffrés. Selon un ancien commissaire de police, cette évolution brouille les lignes et pourrait conduire à privilégier des opérations spectaculaires, au détriment d’une investigation approfondie.
Les magistrats, avocats et syndicats n’ont pas tardé à faire entendre leurs préoccupations. L'ensemble du système judiciaire semble en effet faire face à un nivellement par le bas, avec un manque d'attractivité et un départ de professionnels expérimentés. Même la sécurité publique, censée bénéficier de cette mutualisation, ne semble pas avoir été véritablement allégée. On a déplacé la pénurie plutôt que de créer de vraies synergies.
Ce constat n’est pas nouveau. Lors d'une interpellation au gouvernement en octobre 2022, le député avait déjà alerté sur les dangers d’une unification hiérarchique subordonnée aux décisions préfectorales, soupçonnant que la mutualisation des ressources pourrait nuire à des enquêtes plus complexes, qui nécessitent une approche régionale. Trois ans et demi plus tard, ces craintes se sont avérées justifiées. La réforme, qui entrera pleinement en vigueur en janvier 2024, a imposé une restructuration forcée, dont les rapports parlementaires soulignent déjà les insuffisances.
Une réforme idéologique
En tant qu'ancien policier, je tiens à souligner que la police judiciaire ne doit pas être vue comme un simple élément interchangeable de la sécurité publique. Elle doit être reconnue pour sa complexité et ses exigences spécifiques. Éroder ses capacités, c’est désarmer l'État face aux menaces les plus organisées. Ce que Nicolas Sarkozy avait fait pour les Renseignements généraux en 2008, Gérald Darmanin l’a reproduit avec la PJ—une réforme idéologique, imposée sans considération des effets réels sur le terrain.
Il est encore temps de rectifier cette situation. Nous devrions suspendre les aspects les plus néfastes de la réforme, lancer une évaluation indépendante et recentrer nos priorités sur les services d’enquête spécialisés afin de renforcer nos capacités de lutte contre la criminalité, qui ne se limite pas à des découpages administratifs. Le Rassemblement national continuera à plaider pour une police judiciaire forte et respectée, dotée des moyens nécessaires pour protéger efficacement nos concitoyens.
La sécurité des Français ne se gagne pas dans les bureaux parisiens, mais sur le terrain, avec des policiers spécialisés, motivés et soutenus dans leur mission.







