“Enfin quelqu’un pour embaucher des philosophes”, s'ironise Lila Shroff dans The Atlantic. Les entreprises de la Silicon Valley, autrefois réticentes face à la discipline philosophique, se tournent désormais vers elle pour un soutien éthique dans le développement de leurs intelligences artificielles. Cependant, ce choix est souvent dicté par des intérêts économiques.
Historiquement, la philosophie a souvent eu la réputation d’être quelque peu désuète. Lors de débats marquants du XXᵉ siècle, les philosophes se consacraient à des discussions autour de questions abstraites, comme le sens du mot “le”. Paul Graham, un investisseur influent, a même qualifié ses études en philosophie de “pas du tout pragmatiques”, avant d’y revenir plus tard en lien avec l'intelligence artificielle.
Actuellement, la discipline philosophique connaît un regain d’intérêt dans le secteur technologique. À mesure que l’intelligence artificielle devient omniprésente, les entreprises technologiques recrutent un nombre croissant de docteurs en philosophie. En 2013, seulement 1 % des annonces sur PhilJobs, la principale plateforme d'emplois pour les philosophes, concernaient l'IA. Ce chiffre a grimpé à 16 % en 2025.
Les philosophes ont longtemps réfléchi sur les implications de créer des esprits artificiels. Par exemple, l’essai Superintelligence de Nick Bostrom a largement contribué à sensibiliser la communauté à des enjeux éthiques, définissant des directions de recherche dans de nombreux laboratoires. Sam Altman, le PDG d’OpenAI, a même affirmé que ce livre était une référence majeure concernant les risques potentiels associés à l'IA.
Vers des IA plus éthiques ?
Il devient évident que la philosophie et la technologie ne se sont jamais aussi bien entendues. Alors que les défis éthiques de l'IA s'intensifient, des entreprises comme OpenAI et Anthropic sollicitent l’expertise des philosophes pour concevoir des machines plus vertueuses. Altman a récemment déclaré que son entreprise consultait “des centaines de philosophes de la morale” pour élaborer des lignes directrices pour ChatGPT.
Anthropic, en particulier, s'engage à intégrer des valeurs éthiques dans le développement de son assistant virtuel, Claude. Amanda Askell, philosophe chez Anthropic, mène des recherches approfondies sur les reprogrammations éthiques de ce robot. Leur constitution de Claude, un document de 84 pages, expose leurs intentions quant à la prise de décision éthique de l’IA.
Le recours à une expertise philosophique
De nombreuses collaborations entre philosophes et entreprises d’IA ne sont pas à plein temps. Sam Elgin, de l'université de Pennsylvanie, a récemment été consulté par une entreprise pour évaluer la capacité de ses modèles de langage à raisonner de manière éthique. Il a contribué à introduire des dilemmes moraux afin de tester la logique employée par l'IA.
Des annonces de recrutement révèlent que des laboratoires technologiques offrent de généreux salaires pour des docteurs en philosophie prêts à allier éthique et intelligence artificielle. Par exemple, un grand laboratoire offrait jusqu'à 60 dollars de l'heure pour des missions d'expertise philosophique.
Demis Hassabis, le CEO de DeepMind, insiste également sur l’importance de la participation philosophique dans les transformations sociétales engendrées par l’IA. DeepMind emploierait plusieurs philosophes, un engagement croissant qui témoigne de l'arrivée de la philosophie dans le paysage technologique.
Surpasser les capacités humaines
Des réflexions en cours chez DeepMind abordent des questions sur la conscience machinique et l'éthique des interactions entre humains et IA. Anthropic a ouvert une discussion sur la possibilité que les IA développent une forme de moralité, un sujet qui suscite des avis partagés parmi les philosophes.
La crainte que des machines soient plus éthiques que les humains semble paradoxale. Sam Elgin mentionne que l’IA pourrait potentiellement surpasser les humains en matière de raisonnement éthique, une prédiction que certains, comme le philosophe David Chalmers, trouvent intéressante mais encore lointaine.
Les sciences humaines au service des technologies
Cette collaboration entre philosophie et technologie n’est pas sans précédent. Dans les années 1970, des anthropologues furent recrutés pour étudier les comportements des consommateurs. Aujourd'hui, avec l’émergence d’une étude éthique de l’IA, des programmes académiques se développent, tels que des diplômes en IA et philosophie qui débuteront à l'Arizona State University.
Le secteur universitaire s’adapte aussi à cette demande croissante, avec une augmentation des postes junior orientés vers l'IA. Charles Lassiter, un philosophe de la Gonzaga University, souligne l'importance de ces nouveaux postes qui reflètent un investissement à long terme dans cette synergie.
Une alliance encore périlleuse
Cependant, cette alliance entre philosophie et IA peut s'avérer délicate. Daniel Fogal, également de NYU, met en garde contre l’influence financière qui pourrait déformer la discipline philosophique. La frénésie du marché exige des réponses rapides, tandis que la philosophie s'épanouit dans une réflexion lente et approfondie.
Dans une Silicon Valley motivée par le profit, les véritables réflexions philosophiques pourraient se perdre au profit de résultats immédiats. La philosophie, précieuse et réfléchie, doit donc naviguer prudemment au sein d'un monde soumis aux impératifs économiques.







