Souffrant d'une pression sociale écrasante, les hommes sénégalais peinent souvent à exprimer leur vulnérabilité. Ces pères et époux, en quête de reconnaissance de leur douleur, affrontent un quotidien dans l’ombre. Le quotidien sénégalais Le Soleil a mis en lumière ce phénomène en rencontrant des hommes qui, hantés par une souffrance muette, ne parviennent pas à dire “Je vais mal”.

6 heures du matin, M. Thiam, 50 ans, est déjà debout, prêt à quitter son domicile. Pourtant, peu savent que certaines nuits, il se retire dans les toilettes pour pleurer. “Ce serait un soulagement si je pouvais m’en aller. Mais ici, les hommes n'ont pas le droit de montrer leur peine,” confie-t-il, soulignant la difficulté à montrer ses fragilités.

La parole impossible

Dans les rues de Dakar, le même mantra résonne : un homme ne pleure pas. La pression économique, l'absence d'emploi, et le poids de la réussite pèsent lourd sur leurs épaules, alors qu’ils portent la famille comme un fardeau sacré.

La parole devient une lutte interne, un aveu de faiblesse à refouler. Résultat : la souffrance se manifeste sous diverses formes : colère, mutisme, consommation d'alcool. Mame Fatou Diop, psychologue et fondatrice du Wéeruway Center, évoque un ressenti partagé : “Les hommes attendent d’être à bout avant de chercher de l’aide.”

Les normes culturelles imposent une image stéréotypée de l'homme comme pilier de la famille. Cheikh, un jeune homme de 30 ans, témoigne : “J’ai commencé à boire pour oublier ma honte de ne rien rapporter à la maison,” tandis que Moussa Baldé, chauffeur de taxi, s'interroge : “Si je tombe malade, qui nourrira ma famille ?”.

Le pathétique de leur quotidien se cache souvent derrière des sourires forcés. La détresse masculine s’exprime parfois par de la violence, des tensions silencieuses, voire des pensées suicidaires. Ibrahima Diouf, 45 ans, évoque son chagrin après la perte de son emploi : “Je me sens inutile. Même ma femme n'est pas au courant de ma douleur,” confie-t-il.

Une armure émotionnelle

Les hommes se forcent à ignorer leur mal-être, creusant un fossé entre leur réalité intérieure et l’apparence qu’ils doivent maintenir. “On m’a toujours dit que je devais régler mes problèmes seul,” souligne Ibrahima, reflet d’une éducation qui valorise l’autonomie.

Pour Seydou B. S., 51 ans, cette éducation l'a conduit à négliger ses propres limites physiques : “Si j’avais cherché de l’aide plus tôt, j’aurais évité bien des dégâts,” confie-t-il, face à sa récente expérience traumatique au marché.

La société doit comprendre que demander de l’aide n’est pas un signe de faiblesse, affirme M. Djitté, psychologue : “Reconnaître ses limites est un acte de sagesse.” Mamour, 60 ans, partage ce sentiment : “Personne ne me demandait comment j’allais,” une triste illustration de l'indifférence collective face à la souffrance masculine.

“La tristesse est devenue ma compagne,”
lamentent les hommes, dont le silence est devenu un cri étouffé, emprisonné dans des armures émotionnelles qu’ils se sont eux-mêmes imposées. La détresse masculine, souvent masquée, reste une préoccupation majeure, demandant une attention et une compréhension accrues des défis qu’elle soulève.